Un phénomène largement répandu mais quasi invisible
Une nouvelle livraison du Céreq Bref (n°483, mars 2026) lève le voile sur une réalité méconnue du système éducatif français : un nombre significatif de lycéens exercent une activité rémunérée en parallèle de leur scolarité. Ces situations vont du baby-sitting ponctuel à l'emploi salarié à temps partiel régulier, en passant par des missions de livraison ou de service à la personne.
Cette recherche, conduite dans le cadre du projet « Travail des lycéens et trajectoires scolaires », est soutenue par l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) et portée conjointement par des laboratoires d'Aix-Marseille Université, de Sciences Po Bordeaux et du Céreq. Elle constitue, à ce jour, l'une des premières analyses quantitatives et qualitatives françaises sur ce sujet, longtemps resté en marge des préoccupations institutionnelles.
Le sociologue Thierry Berthet, co-auteur de l'étude avec Léa Guichard, Marie-Laure Harmand, Véronique Simon et Juliette Vollet, souligne que ce travail lycéen est « quasi absent des radars de la communauté enseignante », alors même qu'il peut peser lourdement sur les parcours scolaires des élèves concernés.
Le lycée professionnel : un terrain particulièrement exposé
Si le phénomène touche l'ensemble des filières du secondaire, il se concentre de manière disproportionnée au sein du lycée professionnel. Les élèves de cette voie, souvent issus de milieux sociaux modestes, sont davantage enclins à rechercher une source de revenus complémentaires, que ce soit pour contribuer aux charges familiales, financer leurs propres dépenses ou acquérir une première expérience professionnelle.
Cette surreprésentation n'est pas anodine. Les lycéens professionnels conjuguent déjà des rythmes pédagogiques soutenus — incluant des périodes de formation en entreprise (PFMP) —, et l'ajout d'une activité salariée externe peut fragiliser leur disponibilité cognitive et physique. La question de l'articulation entre formation initiale, alternance et emploi annexe mérite ainsi une attention renouvelée de la part des acteurs du système éducatif et de la formation professionnelle.
Des impacts concrets sur les trajectoires scolaires
L'étude du Céreq identifie plusieurs conséquences directes et indirectes de ce cumul études-travail sur les parcours des lycéens :
- Fatigue et absentéisme accrus : les élèves qui travaillent en soirée ou le week-end arrivent plus souvent fatigués en classe, ce qui nuit à leur concentration et à leur assiduité.
- Réduction du temps consacré au travail personnel : les devoirs, révisions et préparations aux examens passent au second plan lorsque des contraintes professionnelles s'imposent.
- Risque d'abandon ou de décrochage : dans les situations les plus intenses, la charge globale peut conduire à une rupture de scolarité, notamment chez les élèves les plus fragiles.
- Effets différenciés selon le genre et l'origine sociale : les filles sont davantage représentées dans les activités de garde d'enfants et de soin, tandis que les garçons s'orientent plus souvent vers la restauration ou la logistique.
À l'inverse, les chercheurs notent que ce travail n'est pas systématiquement négatif : dans certains cas, il renforce la motivation, la maturité et le sentiment de compétence des élèves, notamment lorsque l'activité est en lien avec leur projet professionnel.
Un angle mort des politiques éducatives et de formation
Ce que pointe fondamentalement cette recherche, c'est l'absence de prise en compte institutionnelle de ce phénomène. Ni les équipes pédagogiques, ni les conseillers principaux d'éducation (CPE), ni les acteurs de l'orientation ne disposent aujourd'hui d'outils ou de protocoles pour identifier, accompagner ou encadrer les lycéens qui travaillent.
Pour les organismes de formation (OF) et les centres de formation d'apprentis (CFA), cette réalité n'est pas sans résonance : elle interroge la frontière parfois poreuse entre formation initiale, apprentissage et emploi précoce. Dans un contexte où l'alternance est promue comme vecteur d'insertion, il convient de s'assurer que la multiplication des formes d'engagement professionnel des jeunes ne se fait pas au détriment de leur formation et de leur santé.
Recommandations et perspectives pour les acteurs de la formation
À la lumière de ces travaux, plusieurs pistes d'action méritent d'être envisagées par les professionnels de l'éducation et de la formation :
- Intégrer la question du travail salarié dans le dialogue pédagogique : former les enseignants et CPE à aborder cette réalité sans stigmatisation, dans une logique d'accompagnement bienveillant.
- Adapter les dispositifs d'orientation : les conseillers en évolution professionnelle (CEP) et les équipes des missions locales pourraient développer des approches spécifiques pour les lycéens déjà insérés partiellement dans le marché du travail.
- Sensibiliser les employeurs : les branches professionnelles qui recrutent des lycéens devraient être alertées sur leurs responsabilités en matière d'aménagement du temps de travail et de respect de la réglementation applicable aux mineurs (notamment l'article L. 4153-1 du Code du travail encadrant l'emploi des jeunes).
- Développer une observation statistique pérenne : l'étude du Céreq appelle à la mise en place d'outils de suivi réguliers permettant de mesurer l'ampleur et les effets de ce phénomène à l'échelle nationale.
Points clés à retenir
- De nombreux lycéens, surtout en voie professionnelle, exercent une activité rémunérée en parallèle de leur scolarité.
- Ce phénomène est largement ignoré des équipes éducatives et des décideurs politiques.
- Les conséquences peuvent être significatives : fatigue, décrochage, réduction du temps d'étude.
- Les acteurs de la formation professionnelle (OF, CFA, missions locales) sont directement concernés.
- Des mesures d'accompagnement pédagogique et réglementaire sont nécessaires pour mieux encadrer ces situations.