Un signal d'alerte pour les professionnels de la formation
Dans une tribune publiée le 4 septembre 2026 sur FocusRH, Maureen Bassard, experte en psychologie positive, soulève un paradoxe de fond que les organismes de formation et les responsables RH ne peuvent ignorer : à mesure que l'intelligence artificielle s'impose comme intermédiaire dans les échanges professionnels, les organisations perdent silencieusement l'un de leurs principaux leviers d'apprentissage et de résilience — les interactions humaines informelles.
Ce n'est pas une tribune de plus sur la « menace de l'IA ». C'est un appel à repenser la conception même de la formation professionnelle, à l'heure où les budgets se resserrent, les agendas se surchargent et les outils numériques répondent à la place des collègues.
Ce que dit la recherche : 70 à 90 % des apprentissages échappent aux dispositifs officiels
Le constat s'appuie sur des données solides. Les travaux de Cerasoli et al., publiés dans le Journal of Business and Psychology (vol. 33, 2018), établissent qu'entre 70 et 90 % de ce que les collaborateurs apprennent se produit en dehors des formations officielles : dans les échanges du quotidien, par l'expérimentation terrain, par le contact avec les pairs.
Pour les organismes de formation et les CFA, ce chiffre est structurellement dérangeant : il signifie que la majeure partie de la montée en compétences réelle se joue sur un terrain que leurs dispositifs ne couvrent pas. La question n'est donc plus seulement de concevoir de bons modules de formation, mais de créer les conditions de l'apprenance — cette capacité à apprendre en continu, de façon autonome et collective.
Le cadre théorique de la robustesse : ce que les OF doivent intégrer
Maureen Bassard mobilise les travaux du biologiste Olivier Hamant (Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant, Belin, 2022 ; et avec Olivier Charbonnier, L'entreprise robuste, Belin, 2023) pour définir ce qu'est une organisation véritablement apprenante :
- La richesse des interactions comme condition de transmission des savoirs tacites
- La redondance des compétences pour éviter les points de défaillance unique
- La diversité des points de vue comme facteur de robustesse face à l'imprévu
- La coopération comme mode opératoire durable
Réduire ces marges au nom de l'efficacité — en remplaçant la consultation d'un collègue par une requête IA — fragilise l'organisation de façon invisible mais réelle.
Actions concrètes pour les RH, OF et formateurs
Plusieurs leviers opérationnels sont identifiés dans la tribune :
- Protéger du temps dédié aux apprentissages informels : les échanges entre pairs ne se décrètent pas, mais ils s'organisent avec une intention claire
- Déployer la démarche appréciative (Appreciative Inquiry) pour capitaliser sur ce qui fonctionne déjà dans les collectifs
- Intégrer les communautés de pratique et cercles de co-développement inter-entreprises dans les plans de formation
- Positionner les RH comme architectes des liens : identifier les communautés pertinentes, encourager la participation, organiser la diffusion des apprentissages externes
« Une organisation apprenante est une organisation robuste, qui transforme les interactions humaines en développement durable des compétences. » — Stéphanie Mineur, spécialiste des organisations apprenantes
Points clés pratiques
- Les dispositifs de formation officiels ne couvrent qu'une minorité des apprentissages réels en entreprise (source : Cerasoli et al., 2018)
- L'IA accélère la désintermédiation humaine dans les échanges professionnels, au détriment de la transmission des savoirs tacites
- La robustesse organisationnelle repose sur la richesse des interactions, pas sur l'optimisation des processus (Hamant, 2022-2023)
- Les OF et CFA ont un rôle stratégique à jouer dans la conception de dispositifs favorisant l'apprenance informelle et les communautés de pratique
- Les responsables RH doivent se positionner comme architectes des liens, pas seulement gestionnaires de plans de formation