Un droit à la déconnexion encore largement théorique
L'enquête menée par l'Apec en juin 2026 auprès de 2 000 cadres du secteur privé dresse un tableau préoccupant : 56 % des cadres en emploi ressentent souvent ou occasionnellement l'impossibilité de décrocher du travail le soir ou le week-end. Pire encore, 64 % d'entre eux exercent effectivement au moins une activité professionnelle en dehors de leurs horaires habituels — mails, dossiers, appels téléphoniques inclus.
Ces données interviennent alors que le droit à la déconnexion est inscrit dans le Code du travail depuis la loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels (dite loi El Khomri). L'article L. 2242-17 impose aux entreprises d'au moins 50 salariés de négocier sur les modalités d'exercice de ce droit dans le cadre de la négociation annuelle obligatoire (NAO).
Jeunes cadres et managers : les profils les plus exposés
L'enquête de l'Apec met en lumière des disparités nettes selon l'âge et le statut hiérarchique :
- 64 % des moins de 35 ans déclarent ne pas parvenir à se déconnecter, contre 54 % des 35-54 ans et 53 % des 55 ans et plus
- 64 % des managers éprouvent des difficultés à couper, contre 49 % des non-managers
- 76 % des jeunes cadres travaillent effectivement le soir, le week-end ou pendant leurs congés
- Les cadres des TPE sont les plus exposés (61 %), devant les PME (57 %) et les ETI/grandes entreprises (55 %)
Fait notable : le recours au télétravail ne constitue pas un facteur aggravant en soi, selon l'Apec. La porosité entre sphères professionnelle et personnelle dépasse la seule question du lieu de travail.
Un impact réel sur la santé mentale
Les conséquences humaines ne sont pas anodines. Parmi les cadres concernés par ce débordement horaire, 45 % estiment que cette pratique nuit à leur santé psychologique et mentale. Ce chiffre grimpe à 61 % chez les moins de 35 ans — soit près de deux jeunes cadres sur trois — contre 27 % seulement chez les 55 ans et plus.
Les moteurs de ce surengagement sont principalement organisationnels : 60 % des cadres concernés évoquent la nécessité de respecter des délais ou de faire avancer leurs dossiers. Mais la pression sociale joue également un rôle non négligeable, notamment chez les jeunes : 24 % des moins de 35 ans craignent d'être perçus comme peu impliqués s'ils ne répondent pas hors horaires.
Ce que la loi impose aux employeurs : rappel des obligations
Face à ces constats, il est utile de rappeler le cadre légal applicable. En vertu de l'article L. 2242-17 du Code du travail, les entreprises de 50 salariés et plus doivent :
- Négocier annuellement sur les modalités d'exercice du droit à la déconnexion
- Définir des dispositifs de régulation des outils numériques pour assurer le respect des temps de repos et de congé
- Mettre en place, en l'absence d'accord, une charte unilatérale après avis du comité social et économique (CSE)
Or, l'enquête révèle que seulement 51 % des cadres travaillent dans une entreprise ayant effectivement mis en place des règles de déconnexion. Ce taux chute à 31 % dans les TPE.
Actions immédiates pour les employeurs et responsables RH
À la lumière de ces données, plusieurs actions concrètes s'imposent :
- Auditer les pratiques existantes : évaluer l'étendue réelle du travail hors horaires dans votre organisation
- Vérifier la conformité de votre accord ou charte au regard des exigences de l'article L. 2242-17 du Code du travail
- Former les managers — en particulier les jeunes encadrants — à l'exemplarité numérique et à la gestion de la charge de travail
- Sensibiliser les équipes RH aux risques psychosociaux (RPS) liés à l'hyperconnexion, désormais documentés par l'Apec
- Intégrer des clauses spécifiques dans les accords de télétravail sur la disponibilité et les plages de joignabilité
À noter : en cas d'accident survenu lors d'une connexion professionnelle hors horaires non encadrée, la responsabilité de l'employeur peut être engagée au titre de la protection de la santé au travail (article L. 4121-1 du Code du travail).
Points clés à retenir
- 56 % des cadres peinent à se déconnecter — 64 % chez les moins de 35 ans et les managers
- 64 % travaillent effectivement hors horaires (mails, appels, dossiers)
- 45 % signalent un impact négatif sur leur santé mentale, 61 % chez les jeunes
- Seulement 51 % des cadres bénéficient de règles de déconnexion dans leur entreprise
- Obligation légale de négocier sur ce sujet pour les entreprises de 50 salariés et plus (art. L. 2242-17 du Code du travail)