Un baromètre inédit sur l'IA et le bien-être au travail
Le Baromètre IA et Santé Mentale, conduit auprès de 1 956 actifs français entre juillet et septembre 2025, offre un premier panorama statistiquement solide des effets de l'intelligence artificielle sur le rapport au travail. Si les résultats globaux se veulent rassurants, ils révèlent en creux des tensions profondes que les organisations de formation et les responsables RH ne peuvent ignorer.
À l'heure où les organismes de formation intègrent eux-mêmes des outils d'IA dans leurs pratiques pédagogiques, et où les entreprises s'appuient sur ces technologies pour optimiser la gestion des compétences, comprendre leurs effets sur les collaborateurs devient un enjeu stratégique de premier ordre.
65,5 % des salariés constatent un gain de productivité… mais pas seulement
Le premier enseignement du baromètre est positif : 65,5 % des répondants estiment que l'IA améliore leur productivité. Au-delà de la simple rapidité d'exécution, les effets observés touchent également l'autonomie, la fluidité des tâches et, dans une moindre mesure, le plaisir au travail.
Les utilisateurs réguliers de l'IA — représentant 38,1 % de l'échantillon — affichent des niveaux de bien-être légèrement supérieurs à la moyenne, mesurés entre 60 et 67 points sur l'indicateur standardisé WHO-5 (échelle de bien-être de l'Organisation Mondiale de la Santé). Ces profils tendent à percevoir l'outil comme une extension de leurs propres capacités, favorisant un sentiment de maîtrise et d'efficacité.
Un quart des salariés ressentent une atteinte à leur utilité ou à leur estime de soi
Derrière ces chiffres encourageants, le baromètre met en évidence une réalité plus nuancée. Près d'un quart des actifs interrogés déclarent que l'IA affecte négativement leur sentiment d'utilité ou leur estime de soi. Lorsque les salariés perçoivent une dégradation de leur compétence ou une perte de sens dans leur travail, leur score de bien-être chute significativement — autour de 60 points contre plus de 67 pour les profils non affectés.
Ce phénomène est particulièrement marqué chez les utilisateurs occasionnels, qui, faute d'appropriation suffisante, ont tendance à percevoir l'IA comme un concurrent plutôt que comme un partenaire. Cette posture génère une forme de dépendance passive et, à terme, une illusion de compétence : le salarié produit davantage sans forcément progresser, ce qui fragilise sa légitimité perçue et son rapport à ses propres savoir-faire.
« Si l'IA améliore les dimensions opérationnelles du travail, elle peut fragiliser des ressorts plus identitaires, comme le sentiment d'être utile, compétent ou légitime. »
L'IA comme amplificateur des dynamiques organisationnelles existantes
L'une des conclusions les plus importantes du baromètre est sans doute celle-ci : l'IA n'est ni une menace en soi, ni une promesse automatique de mieux-être. Elle agit comme un amplificateur des dynamiques déjà à l'œuvre dans l'organisation. Dans un environnement où l'autonomie, la reconnaissance et le développement professionnel sont valorisés, l'IA renforce ces dynamiques positives. À l'inverse, dans un contexte de management défaillant ou de culture de la performance exclusive, elle peut exacerber les tensions existantes.
Cette lecture invite les directions des ressources humaines et les responsables formation à dépasser la seule question de l'adoption technologique pour s'interroger sur le cadre organisationnel et pédagogique dans lequel l'IA est déployée.
Les implications directes pour la formation professionnelle
Pour les acteurs de la formation — organismes de formation, CFA, formateurs indépendants — ces résultats appellent plusieurs réflexions opérationnelles :
- Former à un usage actif et critique de l'IA : l'appropriation progressive de l'outil est déterminante. Une formation qui cantonne l'apprenant à un usage passif (copier-coller de contenus générés) risque de produire exactement l'effet délétère décrit par le baromètre.
- Préserver des espaces d'apprentissage non assistés : le baromètre souligne explicitement la nécessité de conserver des moments où le salarié ou l'apprenant mobilise ses propres ressources cognitives, sans l'appui de l'IA.
- Intégrer la dimension psychologique dans les parcours de montée en compétences sur l'IA : la formation ne doit pas se limiter au « comment utiliser l'outil » mais aborder le rapport identitaire au travail et les transformations de posture professionnelle induites.
- Accompagner les managers : les encadrants jouent un rôle clé dans la manière dont les équipes s'approprient l'IA. Leur formation au management de la transformation numérique devient un levier essentiel.
Recommandations pratiques pour les organisations
À la lumière de ce baromètre, voici les actions prioritaires que les organisations et les acteurs de la formation peuvent engager :
- Réaliser un diagnostic des usages IA au sein des équipes, en distinguant utilisateurs réguliers, occasionnels et non-utilisateurs.
- Déployer des formations ciblées selon les profils d'usage, avec une attention particulière aux utilisateurs occasionnels à risque d'exclusion ou de perte de sens.
- Intégrer dans les plans de développement des compétences (PDC) des modules dédiés à la littératie numérique et à l'IA, mobilisables via les dispositifs existants (CPF, plan de formation, FNE-Formation).
- Créer ou renforcer des communautés de pratiques internes autour de l'IA, permettant un partage d'expériences et une co-construction des usages.
- Évaluer régulièrement l'impact des outils IA sur le bien-être et l'engagement des salariés, via des indicateurs intégrés aux bilans sociaux ou aux enquêtes QVT.
Points clés à retenir
- 65,5 % des actifs perçoivent un impact positif de l'IA sur leur productivité (Baromètre IA et Santé Mentale, 2025).
- Près d'un quart des salariés ressentent une atteinte à leur estime de soi ou leur sentiment d'utilité.
- Les utilisateurs réguliers affichent un meilleur bien-être que les utilisateurs occasionnels.
- L'IA amplifie les dynamiques organisationnelles existantes — positives comme négatives.
- La formation professionnelle doit intégrer une approche critique et active de l'IA, en préservant des espaces d'apprentissage autonome.