Un apprentissage de l'IA largement informel et solitaire
C'est un constat qui devrait alerter les responsables formation et les dirigeants d'entreprise : selon une enquête publiée en juin 2026 par l'éditeur Cornerstone, réalisée auprès de 2 000 actifs aux États-Unis et au Royaume-Uni, près d'un salarié sur deux (46 %) déclare utiliser des outils d'intelligence artificielle sans avoir jamais bénéficié d'une formation formelle dispensée par son employeur. Face à ce vide, 65 % des répondants ont pris les choses en main en se formant par leurs propres moyens, en dehors de tout cadre professionnel structuré.
Les modalités d'apprentissage spontané révèlent une réalité préoccupante : 47 % des salariés apprennent par essais et erreurs directement dans leur travail quotidien, s'exposant ainsi à des risques d'usage inapproprié des outils. Plus significatif encore, 36 % limitent volontairement leur recours à l'IA par peur de faire des erreurs, et 17 % admettent faire semblant d'utiliser ces technologies — une forme de conformisme de façade qui traduit un profond malaise.
Si cette étude porte sur des marchés anglo-saxons, les dynamiques qu'elle décrit résonnent directement avec les enjeux que rencontrent les organismes de formation, les CFA et les responsables RH en France, dans un contexte où la montée en compétences autour de l'IA devient un impératif stratégique.
Le fossé entre les discours des directions et la réalité perçue par les salariés
L'enquête met en lumière une fracture profonde entre les intentions affichées par les entreprises et ce que les collaborateurs vivent concrètement au quotidien. Ainsi, si 75 % des répondants estiment que leur entreprise a bien identifié les compétences liées à l'IA nécessaires à sa stratégie, seuls 33 % constatent l'existence de véritables programmes de formation opérationnels. De même, 65 % indiquent que leur employeur dispose d'un plan de montée en compétences, mais seulement 36 % jugent ce plan correctement communiqué et accessible.
Ce décalage nourrit un scepticisme généralisé. Près de la moitié des utilisateurs d'IA (47 %) se montrent critiques à l'égard du discours porté par leur direction sur le sujet. Plus d'un salarié sur deux (56 %) ne dispose d'aucune trajectoire claire de développement des compétences, et un salarié sur cinq se retrouve censé utiliser l'IA sans avoir reçu d'indications précises sur les implications de cette évolution pour son poste.
« Seuls 16 % des salariés pensent que l'IA enrichira réellement leur poste, tandis que 30 % affirment que leur métier a déjà été transformé, parfois sans reconnaissance officielle de leur entreprise. » — Enquête Cornerstone, avril 2026
Les compétences humaines, véritables priorités pour l'avenir professionnel
Malgré l'omniprésence croissante des outils d'IA, les salariés interrogés ne placent pas la maîtrise technique de ces technologies en tête de leurs priorités de développement. Lorsqu'ils se projettent dans leur avenir professionnel, ils continuent de valoriser en premier lieu les compétences dites « humaines » :
- L'esprit critique et le jugement : capacité à évaluer la pertinence et la fiabilité des résultats produits par l'IA ;
- La créativité : aptitude à générer des idées et des solutions que les algorithmes ne peuvent reproduire ;
- La résolution de problèmes complexes : mobilisation de raisonnements contextuels et nuancés ;
- La résilience et l'adaptabilité : capacité à évoluer dans un environnement professionnel en mutation rapide.
Ce constat confirme une tendance déjà identifiée par de nombreux organismes de formation en France : la complémentarité entre compétences techniques et compétences transversales constitue le véritable enjeu pédagogique de la décennie. Former à l'IA ne peut se limiter à une prise en main d'outils ; cela implique de renforcer simultanément les soft skills qui permettent d'en faire un usage éclairé et responsable.
Quels enseignements pour les acteurs de la formation professionnelle en France ?
Si l'enquête Cornerstone porte sur des territoires étrangers, ses conclusions trouvent un écho direct dans le paysage français de la formation professionnelle, encadré notamment par la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel et les obligations associées au plan de développement des compétences. Les employeurs ont en effet l'obligation légale d'assurer l'adaptation de leurs salariés à leur poste de travail, ce qui inclut, de facto, les évolutions technologiques majeures comme l'IA.
Pour les organismes de formation, les CFA et les formateurs indépendants, cette enquête pointe plusieurs opportunités et responsabilités :
- Concevoir des parcours IA accessibles et progressifs, qui intègrent à la fois la prise en main des outils et le renforcement des compétences transversales ;
- Accompagner les entreprises dans la formalisation de leurs plans de montée en compétences IA, souvent trop généraux ou mal communiqués en interne ;
- Répondre aux besoins des jeunes générations (Génération Z et Millennials), particulièrement touchées par les transformations de leurs métiers et les plus critiques envers l'absence de formation adaptée ;
- Valoriser les formations certifiantes ou qualifiantes sur les compétences IA, mobilisables via le CPF ou dans le cadre de la Pro-A, pour apporter une reconnaissance officielle aux acquis développés de manière informelle.
Points clés à retenir
- 46 % des salariés utilisent l'IA sans formation formelle de leur employeur (enquête Cornerstone, avril 2026) ;
- 65 % se forment par leurs propres moyens, en dehors du cadre professionnel ;
- Un écart significatif existe entre les plans de formation annoncés et leur mise en œuvre effective ;
- Les compétences humaines (esprit critique, créativité, adaptabilité) restent prioritaires aux yeux des salariés ;
- Les jeunes générations sont les plus affectées et les plus critiques face au manque d'accompagnement ;
- En France, les employeurs ont des obligations légales d'adaptation des salariés, qui s'étendent aux évolutions technologiques.
Face à la rapidité de diffusion des outils d'IA dans les organisations, l'enjeu n'est plus seulement technologique : il est profondément pédagogique et stratégique. Les acteurs de la formation professionnelle ont un rôle central à jouer pour combler ce fossé et transformer une adoption informelle et hasardeuse en une montée en compétences durable et structurée.