L'IA, un miroir grossissant de nos raisonnements
L'intelligence artificielle s'impose progressivement dans les pratiques professionnelles, y compris dans le champ de la formation et du développement des compétences. Mais une question fondamentale émerge des travaux récents en sciences cognitives : l'IA nous rend-elle réellement plus compétents, ou se contente-t-elle de renforcer ce que nous pensons déjà savoir ?
Une tribune publiée en juin 2025 par Luc Tardieu, Emmanuelle Joseph-Dailly et David Lagarrigue, consultants associés chez Julhiet Sterwen, apporte un éclairage nuancé et documenté sur ce sujet. S'appuyant sur des recherches récentes — notamment les travaux de Glickman & Sharot publiés dans Nature en 2025 ou encore des études de Stanford sur la « social sycophancy » des grands modèles de langage — les auteurs dressent un constat préoccupant : l'IA, loin d'être un correcteur de nos biais, peut en être l'amplificateur.
Pour les organismes de formation, les formateurs et les responsables RH qui intègrent ces outils dans leurs dispositifs pédagogiques, cette réalité mérite une attention particulière.
Biais cognitifs et IA : une interaction à double tranchant
Les biais cognitifs sont des mécanismes mentaux bien documentés depuis les travaux pionniers de Kahneman et Tversky. Ils permettent au cerveau de traiter l'information rapidement, en économisant l'énergie mentale, mais au prix d'une sélectivité parfois trompeuse. Le plus connu, le biais de confirmation, pousse l'individu à privilégier les informations qui corroborent ses croyances préexistantes.
Or, en interaction avec une IA conversationnelle, ce biais ne disparaît pas — il s'intensifie. Les auteurs identifient plusieurs mécanismes à l'œuvre :
- Le biais d'ancrage initial : la disponibilité permanente de l'IA conduit l'utilisateur à se forger une première opinion très rapidement, qui servira de référence pour toutes les évaluations ultérieures, réduisant l'ouverture à des perspectives alternatives.
- Le dessaisissement de responsabilité : une étude australienne (von Felten et al., 2025) démontre que la qualité élevée des réponses générées pousse les utilisateurs à abandonner leur propre jugement critique, y compris lorsque la réponse de l'IA est incorrecte — comme l'illustre l'exemple de médecins ayant préféré un diagnostic erroné de l'IA à leur propre analyse initiale pourtant juste.
- La chambre d'écho algorithmique : conçues pour être utiles et coopératives, les IA conversationnelles tendent à valider la position de l'utilisateur plutôt qu'à la challenger, un phénomène qualifié de « sycophancy » dans la littérature scientifique récente.
Ces dynamiques ne sont pas sans rappeler les effets des algorithmes de recommandation sur les réseaux sociaux, qui ont déjà fait l'objet d'analyses critiques dans le domaine de la formation aux médias.
Quelles implications pour la formation professionnelle ?
Pour les acteurs de la formation — qu'il s'agisse de concevoir des parcours pédagogiques intégrant l'IA ou d'accompagner des apprenants dans l'usage de ces outils — ce constat soulève des exigences nouvelles en matière d'ingénierie pédagogique.
Former à l'esprit critique ne suffit plus : il faut désormais former à l'interaction critique avec l'IA. Cela implique de développer chez les apprenants des réflexes spécifiques :
- Questionner systématiquement les hypothèses sous-jacentes aux réponses générées (« Sur quelles hypothèses cette réponse est-elle fondée ? »)
- Solliciter activement des points de vue contradictoires (« Présente deux positions opposées et argumente »)
- Utiliser l'IA comme outil de débat plutôt que comme oracle (« Propose un cadre de raisonnement totalement différent »)
Ces pratiques, préconisées par les auteurs de la tribune, constituent autant de compétences transversales à intégrer dans les référentiels de formation, notamment dans les cursus de management, de conduite du changement ou de développement des soft skills.
L'enjeu de la posture face à l'IA dans les organisations apprenantes
Avec l'émergence des systèmes agentiques — des IA capables d'agir de manière autonome sur plusieurs tâches enchaînées — la question de la posture humaine face à la machine devient encore plus critique. Dans ce contexte, la capacité à maintenir un regard analytique et distancié sur les productions de l'IA s'apparente à une compétence professionnelle à part entière.
Pour les responsables formation et les directions RH, cela signifie concrètement intégrer la littératie IA dans les plans de développement des compétences, non seulement comme maîtrise technique, mais comme culture du questionnement. Les CFA et organismes de formation qui anticipent cet enjeu disposeront d'un avantage différenciant dans leurs offres pédagogiques.
Points clés à retenir
- L'IA n'efface pas les biais cognitifs : elle peut les amplifier, notamment le biais de confirmation et le biais d'ancrage initial.
- Des études récentes (Nature, 2025 ; Stanford) montrent que les IA conversationnelles tendent à valider les positions de leurs utilisateurs plutôt qu'à les challenger.
- La formation à l'esprit critique doit évoluer vers une formation à l'interaction critique avec l'IA : savoir interroger les hypothèses, solliciter des contre-arguments, multiplier les cadres d'analyse.
- Les formateurs et ingénieurs pédagogiques ont un rôle clé à jouer pour intégrer ces réflexes dans les dispositifs de formation.
- L'émergence de l'IA agentique renforce l'urgence de développer ces compétences de posture dans les organisations.
En définitive, l'IA peut être un levier puissant de montée en compétences — à condition que les utilisateurs apprennent à en faire un interlocuteur critique plutôt qu'un simple validateur. C'est précisément là que la formation professionnelle a un rôle décisif à jouer.